samedi 25 juin 2016
Le chaudron d'Airy
Les mauvais temps s’abattirent sur la taïga. Le grand froid embrassa la terre avec ses longs tentacules glacés. Tout le gibier disparut. Il ne restait plus rien à manger. Les gens se préparaient au pire.
Mais Airy, une petite fille aux yeux bleus, annonça :
« Ne vous découragez pas, votre temps n’est pas encore venu. Je vais vous tous sauver ! »
Airy se transforma en une grande grue au bec crochu et partit chercher de la nourriture pour son peuple.
Un jour, deux jours, trois jours elle vola. A la fin de la quatrième journée, elle vit une lumière rouge en bas. Airy descendit et vit une cabane.
Elle s’abattit sur le sol et se transforma en une fille aux yeux bleus. Elle entra dans la cabane, en y trouvant une vieille femme toute maigre. La vieille remuait quelque chose avec une louche dans un grand chaudron. Elle ne tourna même pas la tête pour regarder la fille.
« Bonjour, grand-mère ! dit Airy. As-tu besoin d’une travailleuse ?
– J’en ai besoin, tu as bien deviné. Mais je n’ai pas de quoi payer ! répondit la vieille.
– Je veux bien travailler pour toi et je ne demanderai en échange que ce chaudron et ce qu’il contient ! » proposa la petite fille.
La vieille se mit à rire d’une voix grinçante :
« Je vois que tu n’as pas froid aux yeux, petite ! Soit ! Travaille pour moi, et le chaudron t’appartiendra ! »
Elle envoya Airy surveiller ses rennes, les protéger des loups et des ours. La petite tint sa promesse. Pendant une semaine, elle travailla sans relâche. Au bout de sept jours la vieille lui tendit le chaudron en lui disant :
« Je sais d’où tu viens et pourquoi. Tiens ce chaudron : il n’est pas ordinaire. La nourriture qui est dedans ne se termine jamais. Mais gare à toi si tu poses ce chaudron par terre avant d’atteindre ta forêt natale ! S’il touche le sol, tu ne pourras plus le soulever ! »
Sur ces mots, la vieille la laissa partir. Airy s’inclina devant elle en la remerciant, puis elle se transforma en oiseau et repartit chez elle, en portant le chaudron dans son bec crochu.
A mi-chemin, Airy entendit des cris et des gémissements qui provenaient d’en bas. Elle regarda en bas et vit des femmes avec des enfants dans leurs bras.
Les femmes remarquèrent la grande grue.
« Ô oiseau miraculeux ! s’écrièrent-t-elles. Ce sont les gentils esprits qui t’envoient chez nous ! Nos maris sont partis pêcher les poissons en mer et ils ne sont pas revenus. Pitié, ne nous laisse pas mourir, donne-nous ton chaudron, ô bel oiseau ! »
Airy ne pouvait pas les laisser mourir. Elle tendit son cou très-très fort et il devint long comme un serpent. Ainsi elle vit sa forêt natale au loin, à trois jours de vol de là. Affamés, les gens de son village ne pouvaient presque plus marcher.
« S’ils marchent encore, il y a de l’espoir », se dit Airy. Et elle donna le chaudron aux femmes et à leurs enfants qui pleuraient dans leurs bras.
Quand tout le monde mangea à sa faim, Airy essaya de soulever le chaudron, mais comme la vieille l’avait dit, ce n’était plus possible.
Les femmes se mirent à décorer l’oiseau miraculeux avec leurs colliers. Mais il fallait repartir chercher de la nourriture. La grue remonta dans le ciel.
Elle vola un jour, deux jours, trois jours et enfin elle re-marqua une lumière bleue entre les arbres. Ce fut une cabane.
La grue s’abattit sur le sol et devint une fille aux yeux bleus.
A l’intérieur de la cabane, elle trouva une vieille, encore plus maigre que la première. Celle-là remuait également quelque chose dans son chaudron.
Airy se fit embaucher pour surveiller les élans de la vieille. A la fin de son service, la vieille lui offrit le chaudron.
« Ne le pose pas par terre avant de revenir chez les tiens ! » prévint-elle.
« Merci, grand-mère ! » dit Airy, puis elle se transforma en une grue et s’envola avec le chaudron dans le bec.
A mi-chemin, la grue entendit de nouveau des cris et des gémissements. Cette fois-ci, ce furent des vieux et des vieilles qui pleuraient de faim au beau milieu de la forêt.
La grue tendit très-très fort son cou et vit que dans son village les gens furent tous assis par terre, sans bouger.
« S’ils ont encore des forces pour s’asseoir, alors il y a de l’espoir ! » se dit la grue. Elle descendit et donna le chaudron aux vieux. Ils mangèrent tous à leur faim et se mirent à remercier l’oiseau en lui offrant des rubans.
Mais il ne fallait plus attendre.
La grue survola la forêt pour la troisième fois pour trou-ver de la nourriture.
Au bout de quatre jours elle vit une lumière orange et descendit en espérant d’y trouver une autre cabane.
Heureusement, il y en avait une.
Airy s’abattit sur le sol, devint une fille aux yeux bleus et rentra dans la cabane. Elle ne crut pas ses yeux quand elle vit celle qui vivait à l’intérieur. C’était presque un squelette recouvert de la peau ; un squelette qui remuait quelque chose dans son chaudron. La vieille femme regarda Airy.
« Je sais tout de toi, dit-elle. Et toi, sais-tu que tes parents et tous tes voisins ne bougent plus et respirent à peine ? »
Airy voulut tendre son cou pour voir ce qui se passait dans son village, mais elle ne réussit pas à le faire.
« Laisse tomber ! s’exclama la vieille. Ecoute, je te donnerai mon chaudron tout de suite, il n’y a plus de temps à perdre. Mais je te défends de t’arrêter en route ! Sinon ton peuple ne survivra plus ! »
Airy se mit à remercier cette vieille femme, mais celle-là ne voulait plus l’écouter, elle lui claqua la porte au nez.
Cette fois-ci, Airy fit exactement comme la vieille lui or-donna. Elle vola jusqu’à chez elle sans s’arrêter, ni regarder, ni écouter. En plus, son inquiétude pour son peuple fut si grande qu’en une heure elle surmonta la distance qui la séparait de sa forêt natale.
Depuis, les oiseaux dans la taïga sont très joliment décorés car ceux qui virent Airy, toute recouverte de colliers et de rubans, décidèrent qu’eux aussi, ils méritaient d’avoir de tels costumes ! Sans parler d’Airy et son peuple qui adoptèrent pour toujours la tradition d’embellir tous leurs vêtements.
Quant aux trois chaudrons, ils marchent toujours. Les peuples de taïga sont petits, mais leurs grands cœurs offriront toujours assez de nourriture à tous ceux qui en auraient besoin !
jeudi 23 juin 2016
Yuko, les enfants et le monstre Tchubara
Le village où habitait Yuko, était l’un des plus heureux villages au monde. La bonne humeur y régnait et ses habitants étaient tellement joviaux que même des voyageurs se rechargeaient en vitalité en passant par ce village.
Mais un jour un horrible monstre Tchubara en entendit parler. Il y vint pour voir cet endroit miraculeux de ses propres yeux. Le village lui plut et il dit aux villageois :
« Désormais je suis votre seigneur et votre cher hôte. Je vais faire chez vous tout ce qui me passera par la tête ! »
Il traversa le village d’un bout à l’autre en jetant un coup d’œil dans chaque recoin et en répandant partout son haleine fétide.
Après son passage, les villageois ne purent récolter même un seul grain de blé, même un petit navet. Toute la moisson fut détruite. Les vaches tombèrent toutes malades et ne donnèrent plus de lait. Les villageois vieillirent d’un seul coup de dix ans, ils devinrent gris de chagrin.
Après le deuxième passage de Tchubara, tous les arbres jetèrent leurs feuilles, bien que ce fut l’été ; les chiens ne purent plus aboyer, ni les coques – crier. La moitié de tous les papis et de toutes les mamies moururent.
Juste avant de partir, le monstre prévint :
« La prochaine fois je prendrai avec moi vos enfants ! »
Un orage noir s’abattit sur le village. Partout résonnaient des cris et des pleurs des villageois.
Mais Yuko ne pensait même pas pleurer, ni crier. Il ras-sembla autour de lui tous les enfants, des plus petits aux plus grands. Il les rassura et leur apprit quoi faire, quand le monstre reviendrait.
Le jour venu, le monstre arriva au village.
« Où sont les enfants ? » grogna-t-il, ne les voyant pas. Il se mit à fouiller par ici et par là.
« Les avez-vous cachés ? Pourquoi je n’entends aucun bruit ? » rugit Tchubara.
Tout d’un coup apparurent les enfants. Une cacophonie assourdissante accompagnait leur entrée car ils portaient et jouaient chacun d’un instrument de musique : un chalumeau, un mirliton, un tambour, un hochet, une cornemuse. Ceux qui n’avaient rien en mains, hurlaient ou chantaient de toutes leurs forces.
Le monstre en eut si peur qu’il se fit tout petit. Il essayait de fermer ses oreilles avec ses tentacules, mais en vain ! Car rien ne peut arrêter les enfants quand ils se mettent à crier avec toute leur bande.
« Taisez-vouuuuuus ! » hurla Tchubara. Mais les enfants continuaient leur vacarme – tout comme Yuko leur avait appris.
Le monstre se rapetissa davantage.
« Pourquoi faites-vous tout ce bruit ? » s’exclama-t-il.
Yuko lui répondit :
« Tu avais dit toi-même que t’étais notre seigneur et notre cher hôte. Et bien, c’est comme ça qu’on accueille les invités les plus chers – avec la joie et la musique !
– Euh… C’est-à-dire que je ne suis pas tellement cher !… Vous pouvez jouer beaucoup moins fort pour un hôte comme moi ! » rusa Tchubara, en essayant toujours de se cacher les oreilles avec ses tentacules.
« Pas tellement cher, tu dis ? riposta Yuko. Sais-tu, au moins, quel prix on paie pour chacune de tes visites ? On perd notre bétail, on perd nos récoltes ! Nous sommes obligés de tout recommencer à zéro !
– Non, non ! s’écria Tchubara. Je ne suis plus du tout votre cher hôte ! Seulement, pitié – arrêtez-moi immédiatement cette bacchanale ! »
Yuko secoua la tête :
« Donc, tu n’es plus notre cher hôte ? J’aime mieux ça ! L’affaire est à moitié réglée ! » Et Yuko fit un signe aux enfants pour qu’ils jouent de la musique encore plus fort.
« Bardi-barda du diable ! Que dis-tu, je n’entends plus rien ! se plaignit le monstre de ses dernières forces. Encore un peu et je vais m’exploser !
– Dis, tu ne serais pas un peu faiblard ? s’étonna Yuko. Tu disais que tu pouvais tout faire, que tu étais notre seigneur ! A en juger par tous les vieux que t’avais fauchés dans notre village !
– Non, non, je rigolais, c’est tout ! Je ne suis pas du tout votre seigneur ! Pitié ! »
Yuko devint tout grand de colère, deux fois plus grand que le monstre.
« Ah bon ? Pitié ? Ecoute alors, sale monstre : peut-être nous, les enfants, on aurait eu pitié de toi, car les enfants ont de grands cœurs. Mais regarde bien nos parents : ils étaient jeunes et ils devinrent tous vieux de tristesse en une seule nuit ! Alors, ça, on ne te le pardonnera jamais ! Allez, plus fort, les gars ! »
Et les enfants firent le plus fort qu’ils pouvaient. Les plus petits faisaient du tintamarre avec les couvercles des marmites, les autres glapissaient, hurlaient, sifflaient et soufflaient dans leurs cornemuses, battaient les gros tambours.
Le monstre Tchubara ne pouvait plus supporter ça et… il explosa !
Là, où son tentacule tomba, un serpent se mit à ramper. Là où sa jambe tomba, un scorpion apparut.
Les enfants se mirent à attraper ces bêtes venimeuses, mais trop tard. Depuis elles se propagèrent partout dans le monde.
Les villageois étaient de nouveau heureux. Ils oublièrent leurs peines et leur amertume et recommencèrent à vivre comme avant.
En revanche, la fête musicale devint leur plus belle tradition. Chaque année les villageois se rassemblaient au printemps pour chanter, jouer de la musique et faire du bruit. Au cas où. Si jamais le monstre Tchubara avait eu des frères !
mardi 21 juin 2016
Trois dons pour la Terre
Il était une fois le monde plongea dans le chaos.
La famine et la sécheresse s’abattirent sur toute la Terre.
Les fleuves se desséchèrent, les plantes se recroquevillè-rent, les animaux disparurent. Il n’y avait plus de lumière, il n’y avait plus de bonheur. A leur place, le froid et la nuit éternelle s’installèrent.
Quant aux gens, ils ne voyaient plus de bien en eux-mêmes et en autrui ; personne ne respectait personne ; per-sonne ne prenait plus soin de personne.
Les scientifiques, les chamans et les sages de tous les pays se rassemblèrent pour trouver quoi faire pour sauver le monde. Ils faisaient des calculs, ils regardaient les étoiles, ils interrogèrent les cartes.
Finalement, tous les calculs et tous les augures les em-menèrent vers le même résultat : on sauverait la planète grâce aux trois clés. Ces trois clés serviraient à ouvrir les trois portes cachées dans un endroit secret depuis des millions d’années. Les trois Seigneurs qui détiennent les trois clés ouvriraient les portes, rentreraient dans l’Inconnu et en apporteraient les trois choses nécessaires pour sauver la Terre, pour y réinstaurer la vie et le bonheur.
Mais personne n’avait une idée où chercher les trois Seigneurs.
Les scientifiques et les chamans se remirent au travail. Leurs calculs scrupuleux et leurs divinations permirent à trouver les pays dont les Seigneurs détenaient les trois clés.
Le Seigneur du premier pays était déjà parti dans un monde meilleur. Il avait laissé un héritier, un jeune Prince.
Le Seigneur du deuxième pays avait connu le même sort. Il avait laissé une héritière – la jeune Princesse.
Dans le troisième pays la situation était encore pire – le Seigneur disparu ne laissa après lui qu’un tout petit garçon.
Mais c’était tout de même mieux que rien !
Les scientifiques et les chamans emmenèrent les héritiers des Seigneurs à l’endroit où étaient cachées les trois portes vers l’Inconnu. Les portes étaient si sales qu’il fallut trois jours et trois nuits pour les nettoyer des toiles d’araignées et de la poussière.
Finalement vint le moment d’agir.
Le jeune Prince entra la clé dans la serrure et la clé se tourna elle-même. L’immense porte s’ouvrit et le Prince y partit.
On ne sait pas combien de temps il s’absenta, mais au bout d’un moment il en sortit. Il portait dans ses mains une boule de lumière, si brillante et si chaude que tout le monde ferma les yeux et cria de douleur. Mais le Prince ne se sentait pas du tout gêné par la boule de lumière.
Puis, il sépara ses mains et la boule de lumière s’envola vers les cieux. La Terre avait de nouveau son étoile de la vie. Les glaciers fondèrent, les fleuves coulèrent. Les habitants de la Terre purent enfin se réchauffer et tiédir leurs cœurs.
Mais il n’y eut toujours aucune herbe dans les champs, aucun poisson dans les fleuves, aucune bête dans les forêts. La chaleur et la lumière ne suffisaient pas : les gens voyaient toujours tout en gris.
Maintenant, c’était le tour de la jeune Princesse de faire un pas dans l’Inconnu.
Elle introduisit sa clé dans la serrure, et la clé se tourna elle-même. La porte s’ouvrit et la Princesse y entra.
Au bout d’un moment elle sortit. Dans ses mains elle portait soit des graines, soit du caviar. Dès qu’elle sépara ses mains, les graines tombèrent et se répandirent partout sur Terre.
Là où une graine rentrait dans le sol, les champs de blé se levèrent, les forêts et les fleurs poussèrent. Là où une graine tombait dans l’eau, apparurent des crocodiles, des poissons et d’autres canailles. Les graines qui restèrent à la surface, donnèrent vie à des bêtes des forêts, des montagnes et des déserts. Enfin, les graines qui restèrent flotter dans l’air, se transformèrent en oiseaux.
Mais malgré la chaleur et le retour de la vie sur Terre, les gens n’étaient pas tout à fait heureux, rien ne réjouissait leur regard. Il manquait toujours quelque chose.
Arriva le tour de l’enfant-roi de rentrer dans la porte de l’Inconnu.
Pendant qu’il insérait la clé dans la serrure de la porte, les conseillers et les ministres de son pays lui donnaient des instructions et des conseils.
« Prenez ça, prenez ci, votre majesté ! »
La porte s’ouvrit et le garçon y entra.
Les ministres et les chamans attendirent longtemps. En-fin, la porte s’ouvrit et l’enfant apparut. Mais il n’avait rien dans ses mains.
Les conseillers et les scientifiques se jetèrent sur lui avec des questions :
« Votre majesté ! Pourquoi n’avez-vous rien pris ?
– Qu’avez-vous vu là-bas ? »
Il répondit :
« On m’a dit de ne rien y prendre. Et on m’a prévenu aussi que si vous posiez des questions, je devrais uniquement décrire tout ce que je voyais avec mes yeux ! »
Les ministres et les grands se mirent à soupirer et à murmurer. De toute évidence, l’enfant-roi s’était fait berner.
Finalement, ils décidèrent de suivre l’instruction que le garçon avait reçue derrière la porte vers l’Inconnu.
« Qu’il nous dise ce qu’il voit avec ses yeux, dit l’un des ministres, le plus jeune parmi eux. Qui sait, peut-être ça nous apprendra quelque chose ? »
Et les ministres emmenèrent l’enfant-roi dans un champ de blé.
Un vieux ministre dit :
« Que voulez-vous qu’il voie ici ! Il n’y a que des vieilles vaches et des mouches qui les piquent ! »
Mais l’enfant-roi répondit :
« Non, mon oncle. Ce que je vois ici, c’est la beauté ! Regardez-moi toutes ces fleurs, tout ce blé ! Dans la trésorerie l’or est froid, regardez maintenant l’or de ce blé : il est brûlant, il est vivant ! Le blé puise la vie de la terre et la répand partout ! Je vous dis : c’est beau ! »
Les grands et les ministres se mirent à murmurer, tout en balayant du regard tout autour.
Effectivement, ils trouvèrent la nature belle. Le soleil de la joie éclaircit leurs âmes.
Ensuite, ils emmenèrent le petit roi au bord de la mer.
Le vieux ministre continua son pleurnichage :
« Ici, il n’y a sûrement rien à voir ! Il fait froid et le vent glacial nous ronge les os ! »
Mais l’enfant-roi répondit :
« Nous sommes venus ici en tant qu’invités. Pourquoi donc tu insultes notre hôte, la mer ? Fais-tu de même quand tu rends visite à quelqu’un ? Regardez tous : qu’elle est belle, la mer. Ses vagues, comme des brebis, courent les unes après les autres. Elles ne savent pas, les pauvres, qu’en touchant la rive elles se briseront ! Et dans le ciel leurs sœurs, les brebis-nuages essaient de les rattraper, de les prévenir : n’y allez pas, c’est le danger qui vous y attend ! Mais c’est tout de même beau ! Malgré la tristesse… »
Les ministres regardèrent autour d’eux, la bouche bée. Ils furent enchantés, d’abord par les paroles de l’enfant, puis par le paysage qu’ils virent avec leurs yeux, de nouveau ouverts.
Le jeune ministre s’exclama :
« Alors, messieurs ! L’enfant-roi nous a appris à regarder autour de nous et à voir le bien partout ! Il ne suffit pas de vivre dans ce monde et de profiter de ses dons. Nous devons lui rendre hommage en parlant de sa beauté ! Sinon la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, nous ne verrons que de vieilles vaches et le vent glacial ! »
Puis, toute la compagnie retourna au palais.
En passant par la place du palais, ils virent une petite fille mal habillée qui jouait tout près de la fontaine. Ses vête-ments étaient sales et elle bricolait une tour avec des cailloux.
Le vieux ministre recommença :
« Maintenant, il n’y a rien à dire : c’est une scène des plus moches ! Une va-nu-pieds qui joue dans la poussière ! »
« Tu es vraiment inconscient, mon oncle ! répliqua l’enfant-roi. C’est la beauté à l’état pur de ce monde ! L’enfant est un être qui reste toujours beau et propre, même si tu le mets dans une flaque de boue ! »
Les ministres se mirent à rigoler. Le vieux réfléchit un peu, regarda mieux la petite fille et rit aussi. Bien sûr ! En l’observant bien, on voyait ses grands yeux bleus, son visage tendre. Et quand la fillette attrapait les cailloux avec ses petites mains maladroites, on ne pouvait plus se retenir de rire ! Et le vieux ministre rit de soi-même, de son caractère épineux !
A partir de ce jour, tous les ministres de tous les pays du monde conclurent un accord et éditèrent une loi selon laquelle chaque habitant de la Terre devait désormais observer et dénicher la beauté partout dans la nature. Et s’il n’avait pas assez d’imagination pour la voir, il lui suffisait de demander un enfant de le faire à sa place.
Sous peine d’être sévèrement puni par le destin !
jeudi 11 juin 2015
Michel et les crayons magiques
Michel était un grand amateur de la magie
scientifique. De temps en temps il faisait d’incroyables découvertes et
construisait toute sorte d’engins utiles, peu utiles et complètement inutiles.
Peu importe le résultat, Michel ne désespérait jamais. Un sacré caractère!
Pour bien entretenir ses pouvoirs Michel utilisait la
moindre opportunité pour pratiquer de la magie. Le plus souvent il canalisait
son énergie sur les chaussettes. Il y arrivait mieux avec les chaussettes
neuves plutôt qu’avec les vieilles chaussettes trouées.
Une fois il réussit à faire disparaître une
chaussette par la seule force de sa pensée, sans la toucher du tout. Par contre,
après sa disparition il y eut un scandale, car le lendemain matin maman la
trouva dans une théière !
Une autre fois Michel mit toute une semaine pour
achever son invention. Il taillait les crayons de couleur sans arrêt, il les
mélangeait avec de l'argile, de la confiture et des fleurs séchées et
soigneusement pilées. Ensuite il sculpta
des boudins avec ce mélange. Il faut dire qu’il resta très content du
résultat !
Le soir quand les parents rentrèrent du travail
Michel les invita de s’asseoir sur le canapé pour une démonstration.
– Ce sont des crayons magiques, annonça-t-il
en montrant les boudins. On peut dessiner tout ce qu’on veut avec. Ensuite, il
faut attendre un peu, et l’image se transformera en objet réel !
– Ca a l’air intéressant ! dit sa mère.
Dessine-moi, s'il te plaît, une poêle. Justement, demain je pensais en acheter une
nouvelle de la quincaillerie.
Sans dire un mot, Michel se mit à tracer une
poignée avec un trou. Puis, il ajouta un petit rond à l’extrémité de cette
poignée. Un rond pas très rond. Un rond un peu trop petit pour une poêle. Après
quoi Michel s’assit sur le canapé à côté de ses parents.
– Elle est où, ma poêle ? demanda maman en
regardant ce dessin tordu.
Michel toussota, un peu confus.
– Un petit instant, - dit-il, et tout le monde fixa
la feuille du dessin.
En effet, quelques minutes plus tard la poêle apparut.
Toute riquiqui et avec une poignée absurdement longue.
– Saperlipopette ! dit maman. – Qu'est-ce que
tu veux que je fasse avec cette chose? Encore une de tes farces !
Et elle retourna à la cuisine. Offensée.
– Ne t’inquiètes pas, fiston, murmura papa. Tu
réussiras la prochaine fois !
Papa réfléchit à quelque chose.
– Tu pourrais peut-être me faire des chaussettes,
fils? demanda-t-il. Les miennes sont toutes disparues. Même les neuves. J’ai
peur de le dire à maman car la semaine dernière elle m’en a acheté six
paires ! ça l’aurait mis hors d’elle !
Michel toussa encore. Cette fois-ci il devint tout
rouge, en plus. Car il était le mieux placé pour savoir où disparaissent les
chaussettes !
– De quelle couleur tu les veux, papa ? demanda-t-il.
– Peu importe. Par contre, j’aimerais qu’elles
soient à ma taille !
Michel dessina une chaussette. Ensuite, une autre. La
première était rouge, la deuxième bleue aux pois jaunes. Les deux avaient l’air
assez décent.
Papa les essaya immédiatement.
– Ce n’est pas mal… Je veux bien te commander
quelques unes de plus !
Depuis, Michel dessina beaucoup de choses avec ses
crayons magiques. Evidemment, la moitié d’entre elles finirent à la poubelle.
L’autre moitié fut donné au musée de phénomènes extraordinaires. Seules les
chaussettes restèrent à la maison. Maman
les laissa pour papa.
Masha Chammas, 2014
Le chagrin et le bonheur de Jacques Bleumuseau
"Les chagrins et le bonheur de Jacques Bleumuseau", 2015
Un loup de ville réalise peu à peu qu'il n'y a pas sa place. Les habitants l'évite, se moquent de lui ou le chassent carrément. Il tente à tout prix de se réintégrer pour prouver qu'il est l'un de leurs. Va-t-il y parvenir ou ses tentatives sont vouées à l'échec?...
Il était une fois un loup qui habitait en ville. Un loup au prénom de Jacques. Un loup au museau bleu. Il faut dire que dans cette ville on n’aimait pas tellement les loups, et encore moins les loups aussi bizarres. Bref, sa vie n’était pas simple.
Pas étonnant que sa maison se situait à la limite de l’agglomération, près de la forêt. Durant la journée il n’osait pas mettre ses pieds dehors afin de ne pas risquer sa peau. C’est la nuit qu’il prenait son parapluie, boutonnait tous les boutons de son duffle-coat et sortait faire une promenade.
Il aimait marcher en écoutant les sons des gouttes de pluie solitaires qui tombaient des toits. Dans le noir certaines fenêtres laissaient échapper une douce lumière des téléviseurs. Ca lui faisait du bien. Très urbain dans sa tête, il se demandait souvent devant une tasse du chocolat chaud, comment se faisait-il qu'il avait été né un loup. Pire encore, un loup au museau bleu.
Une nuit, comme d’habitude, Jacques Bleumuseau se promenait dans les rues silencieuses. Puis, il vit un lampadaire orange dont la lueur avait rassemblé autour de lui tout un nuage de papillons. Jacques s’arrêta pour le contempler. Ensuite, son attention fut attirée par un dessin du cœur transpercé par une flèche, griffonné sur le mur d’un immeuble. Même les enfants savent que des cœurs comme ça représentent les amoureux. Mais, puisque les loups ne connaissent pas grande chose dans les symboles humains, Jacques regarda tout simplement en direction de la flèche.
Elle pointait vers le haut et légèrement à droite.
En haut et légèrement à droite il y avait un arbre. Ou, plutôt, le sommet d'un arbre. Quelque chose y vacillait, attaché à une branche.
Jacques Bleumuseau accrocha son parapluie sur la branche la plus proche, frotta ses mains et entama l’escalade.
« J’aurais préféré être un chat, - pensait Jacques en grimpant, - comme ça, les gens m’auraient câliné au lieu de me détester, et puis j’aurais eu moins de mal à escalader les arbres ! »
Quand il atteignit finalement le sommet il vit que l’objet mystérieux était une bourse toute remplie de poudre scintillante que Jacques trouva en l’ouvrant. Une notice sur une vieille feuille de papier l’accompagnait:
«GLACES DU BONHEUR. AJOUTER. 3 C. A CAFE POUR 1 CASSEROLE DE LAIT. PRENDRE AVEC PRECAUTION. ACTION PERMANENTE ».
Jacques referma soigneusement la bourse, mit la notice dans sa poche, puis il descendit de l'arbre et rentra chez lui.
Le lendemain, au réveil, il se mit à réfléchir à ce que cette drôle de notice pouvait signifier. Mais comme les loups préfèrent l'action à la philosophie, Jacques passa aussitôt à la préparation d’une crème glacée. Heureusement, très jeune il avait appris à faire ça de sa maman.
Il prit une grosse casserole, la plus grosse qu’il trouva dans sa cuisine. Il y versa tout le lait qu’il y avait dans son frigo. Puis il ajouta trois cuillères à café de poudre mystérieuse, comme c’était indiqué dans la notice. Ensuite il continua la préparation en suivant à la lettre la recette de sa maman, et bientôt la crème glacée était prête.
« Maintenant, je vais aller vendre mes glaces dans la ville, - se dit-il, - et si la notice dit vrai, alors les gens qui en mangeront vont devenir heureux. Ils n’auront plus peur de moi et arrêteront de me chasser de partout. Ainsi je pourrais me balader en ville quand je voudrais ! »
Et Jacques Bleumuseau mit le tablier blanc de sa mère, une toque d'un chef, posa sa casserole de crème glacée sur une charrette, y accrocha des ballons de toutes les couleurs, ainsi qu’une affiche qui disait : « Glaces du bonheur ». Tout content, il se dirigea dans la ville.
Au début, les gens le rencontrèrent avec hostilité. Ils ne voulaient pas lui acheter ses glaces, certains d’entre eux crachèrent dans sa direction et lui crièrent des mots méchants. Il faut dire que la plupart des gens de cette ville furent vraiment malheureux. Ils possédaient tout pour être heureux, mais ils ne s’en rendaient pas compte. Et aussi ils détestaient les étrangers. Ceux qui ne leur ressemblaient pas.
Dommage ! Ils ignoraient, par exemple, que Jacques Bleumuseau fut bien élevé et très ordonné. A table, il mangeait toujours avec des couverts et une serviette, s’exprimait poliment et pliait soigneusement son pyjama chaque matin. Il connaissait également qui et quand avait fondé la ville (ce que la moitié de citoyens ignoraient !), ainsi que parlait couramment trois langues. La langue des gens, la langue des loups et encore une autre langue dont personne n’avais jamais entendu parler.
Donc, personne ne s’approchait de Jacques pour lui acheter ses glaces.
Jusqu’à ce qu’un petit garçon, attiré par les ballons de toutes les couleurs, ne piqua une crise de colère. Il annonça à sa mère qu’il voulait absolument goûter aux glaces du bonheur, faute de quoi il menaçait d’entreprendre une grève de faim. Sa mère, une dame au visage aigri et aux boucles d’oreilles rouges, fut obligée de capituler. Elle tendit une pièce de monnaie à Jacques Bleumuseau et, les dents serrées, demanda:
– Une boule, monsieur loup… s'il vous plaît.
A peine le garçon lécha sa glace qu’il se transforma d’une canaille tyrannique en un gamin tout à fait heureux. En sautillant à cloche-pied, il accourut à sa mère, la remercia et l’embrassa sur la joue.
– Maman, je suis heureux! Tu es si belle! Je n’ai plus besoin d'autre chose, tu peux même ne plus m’acheter le vélo que je t’extorquais pendant un an!
– Passe-moi ça ! s’exclama la dame aux boucles d'oreilles rouges, arrachant la glace des mains de son fils. Mais celui-ci fut si heureux qu’il ne protesta même pas. Il courut à la place pour jouer auprès de la fontaine.
La dame croqua immédiatement dans la glace, et à peine elle finit de mâcher que son visage rosit et un sourire éclaira ses lèvres.
En la regardant, les citadins se précipitèrent pour acheter les glaces de Jacques. En quelques minutes toute la crème glacée fut vendue. La place se remplit de gens heureux. Certains causaient gaiement à propos du beau temps, d’autres contemplaient les enfants jouant près de la fontaine, d'autres encore se mirent à danser sur-le-champ, au beau milieu de la place.
Comme l’avait espéré Jacques Bleumuseau, les habitants de la ville changèrent leur attitude envers lui. Tous ceux qui avaient goûté à la crème glacée de Jacques, le remerciaient ; certains même le tapotèrent sur l'épaule.
Le lendemain Jacques retourna en ville pour vendre les glaces du bonheur à tous ceux qui ne devinrent pas heureux la veille. Et le lendemain aussi.
Lorsque tous les habitants de la ville trouvèrent leur bonheur, Jacques Bleumuseau prit pour habitude de faire ses promenades au centre ville tous les après-midi. Personne ne le fuyait désormais, parfois on lui adressait même la parole.
– Comment vous portez-vous, monsieur loup? Eh bien, venez nous rendre visite, à l'occasion! disait un, sans laisser d'adresse, pourtant.
Un autre remarqua avec enthousiasme:
– J’y suis allé plusieurs fois, dans les bois. Un endroit merveilleux. Merveilleux ! Evidemment, on ne peut pas le comparer à la ville, hihi ! Mais après tout, c’est normal ! C’est ici, la civilisation…
Une fois Jacques surprit une conversation dans un café, à la table voisine :
– Oh, ces loups… Nous sommes tellement bons avec eux, bien qu’il s’agisse, au fond, d’un public assez sauvage, rustre…
– Allons, allons… Certains d'entre eux sont assez décents… Les originaux, vous savez !
– Bien sûr, bien sûr… Et puis, nous sommes tellement gentils et heureux. Ce n’est pas grave… Qu'ils vivent dans notre ville ! Cependant, comme qui dirait, il n’y a pas besoin de les inviter à la maison. On ne sait jamais. Après on pourrait se retrouver avec un canapé plein de poils. Pire encore, des puces !
Jacques Bleumuseau retourna à la maison, en oubliant son parapluie au café.
Il se fit une tasse du chocolat chaud et s’assit à table. Puis il se souvint qu'il n’avait toujours pas goûté de glaces du bonheur. Heureusement, il en restait encore un peu dans le réfrigérateur, au fond de la marmite. Il se servit et revint à table. En grattant distraitement la glace avec une cuillère, Jacques réfléchissait. Il n’avait jamais pensé à se faire inviter chez qui que se soit. Mais maintenant, il était triste. Les gens arrêtèrent de le haïr, mais personne ne l’aima pour autant. Il fut un étranger dans cette ville.
Jacques sortit de sa maison. Sans mettre sont duffle-coat. Il faisait déjà nuit. C’est seulement aujourd'hui que Jacques remarqua que la nuit, ce furent la lune et les étoiles qui éclairaient le monde. Alors qu’avant il ne remarqua que les lumières de la ville.
Jacques Bleumuseau fut déjà loin quand il remarqua qu’il se déplaçait dans la direction opposée de la ville. Il ferma les yeux et aspira l’air avec ses grandes narines. Cela sentait comme dans son enfance. Des herbes amères et des marécages. Ce fut l’odeur de la maison de sa grand-mère, il lui sembla.
Jaques se pencha et se mit à quatre pattes. Il faisait déjà comme ça quand il fut un louveteau. Il fut agréablement surpris de se sentir très à l'aise de marcher ainsi. Il se souvint aussi que petit, il hurlait à la lune avec ses grands-parents. Seulement maintenant, il ne se souvenait plus à quoi ils ressemblaient. Il essaya de hurler, mais il s’en résulta plutôt un sifflement. Jacques se racla la gorge et essaya de nouveau. Cette fois-ci il y arriva.
– Tiens donc, se dit Jacques, je sens que je commence à me rappeler de quelque chose d’autre.
Et il courut. D’abord, tout doucement, au trot. Puis plus fort, puis au galop. Les herbes et les branches de buissons le fouettaient dans cette course, le vent sifflait dans ses oreilles. Enfin, il se retrouva sur une colline, toute bleue de myrtilles.
Jacques baissa sa tête dans une brousse de myrtilles et se mit à manger les baies. La première fois, depuis son enfance, il mangeait sans couverts, ni serviette et ça lui faisait du bien. Et quand il leva la tête, tout son museau était couvert du jus de myrtilles.
Et puis Jacques Bleumuseau se rappela de tout.
Sa famille appartenait à une race de loups très rare. Ces loups-là vivaient à part et se nourrissaient exclusivement de myrtilles. Mais un jour ses parents décidèrent de déménager en ville, afin que leur fils ait toutes ses chances de réussir sa vie. Ce fut donc la langue des loups aux museaux bleus, que Jacques Bleumuseau parlait couramment et dont personne n’avait jamais entendu parler.
Maintenant, Jacques savait qu'il était parfaitement heureux.
Il se mit debout et regarda la dernière fois la ville lointaine, qui était maintenant clairement visible depuis la colline. Il sourit, puis se remit sur ses quatre pattes et courut à la maison. Dans la forêt des loups aux museaux bleus.
Masha Chammas, 07/06/15
mardi 26 mai 2015
Comment la mamie cherchait sa jeunesse
COMMENT LA
MAMIE CHERCHAIT SA JEUNESSE
Année de création 2015
Année de création 2015
Une histoire inspirée par les contes traditionnels russes. Une mamie se rend compte un jour que sa jeunesse n'est plus là. Elle se lance à sa poursuite et rencontre des drôles de personnages sur son chemin avant de retrouver ce qu'elle cherche.
Une mamie perdit sa jeunesse. Elle oublia tout simplement où elle l’avait mis.
Elle regarda sous la table. Rien. Elle regarda au four. Rien, non plus.
Puis elle fit un tour dans le jardin en inspectant surtout le grand
pommier, au cas où sa jeunesse s’était accrochée sur l’une de ses branches.
Mais elle ne trouva aucune trace de jeunesse.
La mamie ferma alors sa maison à
clé et partit à la recherche de sa jeunesse.
Trois jours et trois nuits passèrent avant qu’elle rencontra quelqu’un.
Ce fut un corbeau perché sur une branche d’un grand chêne tout desséché.
– Est-ce toi qui emporta ma
jeunesse dans ton bec ? demanda la mamie.
– Bien sûr que non ! objecta le corbeau. Jette un coup d’œil sur moi : je
vais bientôt me transformer en poussière, tout comme ce vieux chêne ! Si je
t’avais volé ta jeunesse, crois-tu que je resterais planté là, comme une branche cassée ?
« Tant pis », se dit la mamie et
continua son chemin.
Elle marchait, elle marchait, puis
elle marchait encore. Soudain elle vit un lion. Le lion remarqua, lui aussi, la
mamie. Il rugit en ouvrant grand sa bouche.
– Est-ce toi qui emporta ma jeunesse dans tes dents ? Je ne la trouve
nulle part, se plaignit la mamie.
Le lion trouva le comportement de cette vieille paysanne très étrange. Il
aimait qu’on le respecte et qu’on ait peur de lui. Le lion se mit alors à
grommeler.
– Mais de quelles dents tu parles, vieille sorcière ! Il ne m’en reste
que le nom… Jadis je t’aurais déchirée pour une telle arrogance, et maintenant
il ne me reste que rugir… Oh, si seulement je retrouvais ta jeunesse… Ou la
mienne !
La mamie haussa les épaules. Qu’est-ce que les lions peuvent être nerveux
!
Et la mamie reprit sa route et marcha pendant un très long moment. Puis
elle rencontra le diable.
– Cette fois-ci c’est sûrement toi qui me l’a volé, ma jeunesse ! Je suis
sûre que tu l’emportas sur tes cornes ! dit la mamie.
– C’est n’importe quoi ! s’indigna le diable. On ne peut plus sortir se
promener, les gens se mettent à te faire des accusations grotesques ! Viens
avec moi dans ma grotte, tu chercheras toi-même. En fin de compte, elle
pourrait vraiment traîner quelque part chez moi, ta jeunesse.
La mamie qui fut une personne
plutôt dégourdie, acquiesça et sans réfléchir plus longtemps plongea aussitôt
derrière le diable dans sa grotte.
Au début elle ne vit rien car il faisait tout noir dans la grotte. Dans
peu de temps elle aperçut des pierres précieuses qui brillaient par ici et par là. Et oui, la grotte fut
équipée plutôt pas mal !
Puis, elle vit de nombreux bocaux
de verre. D’énormes bocaux.
– C’est quoi ? demanda la mamie.
– C’est rien… Juste les âmes… répondit le diable.
– Et toi, tu n’ habites donc pas à l’enfer ?
– Mais non ! répondit le diable. J’ai une mauvaise tension … Et puis
aussi le rhumatisme. A notre âge on se fatigue vite. Une journée auprès des
chaudrons et tu es cuit ! Alors qu’ici il fait si frais, si calme !
– Bon… Je vois que ma jeunesse n’est pas là, dit la mamie. Je vais y
aller.
Mais le diable ne semblait pas
vouloir la laisser partir.
– Reste avec moi, proposa-t-il. Je promets de ne pas te mettre dans un
bocal ! Je te donne ma parole diabolique. Tu es une drôle de mamie et je crois
qu’on aura largement de quoi discuter !
Et il essaya de la convaincre d’abord d’une façon, puis d’une autre. Les
diables, ils savent bien le faire.
La mamie sentit que l’ambiance
commençait à se gâter.
– Quoi ? Tu veux que j’écoute jour et nuit les histoires sur tes maladies
? s’exclama-t-elle. Fâchée, elle cogna le diable contre le mur. Pendant qu’il
comptait les étoiles qui tournaient autour de sa tête, la brave vieille femme
se dirigea vers la sortie.
– Rhumatisme ! Et puis quoi encore !... grommela-t-elle en sortant.
En se retrouvant à l’aire libre,
elle comprit à quel point la grotte du diable fut triste et déprimante.
Elle marchait en écoutant tout ce qui se passait autour d’elle. Les
feuilles dans les arbres se mettaient à sonner comme des petites clochettes,
bousculées par le vent. Le jour fut beau
et ensoleillé. Mais la mamie eut un coup de cafard, car elle n’avait toujours
pas trouvé sa jeunesse.
Ainsi elle marchait jusqu’à ce
qu’elle sortit à la lisière de la forêt. Puis elle atteignit le champ de
seigle.
Dans le champ il y eut des jeunes
filles qui dansaient après une journée de travail. Ce fut la saison de la
récolte.
Alors, l’une d’elles chantait et
toutes ensemble elles dansaient en une ronde, belles et bronzées. Quand elles
souriaient on pouvait voir leurs dents blanches comme des perles.
La mamie les observait en faisant
des petits pas sur place. Puis elle sentit qu’elle ne pouvait plus rester
cachée là, derrière les bouleaux. En quelques mouvements énergiques elle se
retrouva dans la ronde.
– Poussez-vous ! s’écria-t-elle.
Les jeunes filles échangèrent leurs regards, étonnées par cette drôle de
mamie. Mais elles acceptèrent la vieille femme dans leur ronde.
Contrairement aux apparences, cette dernière se mit à faire des figures
que même les jeunes avaient du mal à faire ! Soudain, les filles virent que ce
n’était plus une mamie ! C’était une jeune fille, tout comme elles ! Tout comme
elles, mais vêtue d’une robe un peu démodée.
Voici l’histoire de la mamie qui chercha et retrouva sa jeunesse ! Rappelez-vous d’elle quand vous serez vieux !
Masha Chammas, 2015
Vous pouvez également trouver les illustrations pour ce conte sur mon autre blog:
http://cassisrouge.canalblog.com/archives/2015/03/02/31630001.html
Michou et le microbe dentaire
MICHOU ET LE MICROBE
DENTAIRE
Année de création 2015
Combien de temps il faut ignorer le brossage des dents avant qu'un invité mystérieux et indésirable s'y installe? Dans ce conte Michou découvre quels dangers guettent les enfants qui s'entêtent à saboter ce rituel indispensable tous les matins et tous les soirs!
Les textes existent en français et en russe.
Michel ou, comme on l’appelait aussi,
Michou était quelqu'un de très paresseux. Et très désobéissant. Souvent sa
maman lui disait : « Mange vite ta soupe, Michou, elle va se refroidir ! » Mais
Michel se mettait à noyer les bateaux de carottes dans sa soupe, y faire des batailles
navales. Evidemment, sa soupe devenait vite incomestible…
Parfois on envoyait Michel au magasin,
mais à chaque fois il tardait énormément pour rentrer. Une fois il partit
chercher du pain pour le déjeuner. Il revint le soir et trouva toute sa famille
autour de la table, en train de dîner.
« Ah, Michou ! dit papa. T’es
rapide aujourd’hui ! On ne t’attendait pas avant demain
matin ! »
Bref, Michel fut le garçon le plus
paresseux dans sa rue et même peut-être dans toute la ville. Quant à ses dents, comme vous le devinez, il ne les
jamais brossa de toute sa vie. Et bien sûr que si un petit garçon ou une petite
fille ne se lavent jamais les dents, un jour ils se retrouvent avec le microbe dentaire
dans sa bouche ! Finalement, Michel en a choppé un.
Un beau matin Michel rentra dans la salle
de bain. Il ouvrit le robinet pour que maman entende le bruit d’eau. Puis il vida
le tube de dentifrice dans le lavabo. Après il s’assit sur la corbeille à linge et se mit à gambiller avec ses pieds nus.
C’est là où le microbe lui dit :
« Alors, alors, Michel ! Bonjour, mon
pote ! ça va bien, la vie ? »
Michel sursauta car il croyait que mis à
part lui-même il n’y avait personne dans la salle de bain. Entre temps, le microbe
continua :
« Qu’y a-t-il ? On ne reconnaît pas
les vieux amis ? Coucou !
Michel, je suis là ! On fera du ménage ici, tous les deux !
Regardez-moi ça, qui donc a eu l’idée de planter toutes ces dents dans une
telle jolie bouche ! »
Michel commença à comprendre d’où vient
cette petite voix et ouvrit sa bouche
pour voir dans le miroir celui qui lui parlait. A peine il s’approcha du miroir
qu’il entendit ce quelqu'un piauler :
« Ça alors ! Fais gaffe, fiston ! Je
risque de tomber comme ça ! »
C’est là où Michel repéra un gringalet poilu
assis sur sa plus belle dent. L’inconnu fut grisâtre, hideux et repoussant. Sa
queue de poisson et son long nez crochu ne laissaient aucune doute de
l’identité maléfique de ce type.
Ce dernier continua :
« Ça va , Michel, je ne suis pas
fâché de toi. Seulement, ferme un peu ta bouche s’il te plaît, puisque ça crée
un courant d’air. Je vais sûrement chopper un vilain rhume ! Tu devrais
penser plus à tes amis, car je ne suis plus si jeune que ça, vois-tu… »
Pendant que Michel réfléchissait sur
cette dernière suggestion de son nouveau copain, celui-ci continua :
« Mais
dis donc, Mimiche, tu as bien raison de ne pas te brosser les dents ! C’est
nuisible à la santé, voire même dangereux – car en te frottant les dents tous
les jours tu risquerais d’user ta bouche jusqu’aux trous ! »
« Je vous demande pardon, mais qu’est-ce
que vous faites dans ma bouche ? » demanda alors Michel en fronçant ses
sourcils. « Franchement, je ne me
rappelle pas de vous y avoir invité ! Jamais personne n’a habité dans ma
bouche auparavant ! Et je ne m’y tiens pas du tout, à vrai dire !»
« Allez, allez ! ça suffit de bavarder,
non ? évita la réponse le vieux malin. Veux-tu
bien plutôt me souhaiter bon appétit ? »
A ce moment-là Michou remarqua qu’il y
avait quelque chose d’autre sur sa dent, juste à côté du microbe. Ce drôle de
type avait déjà préparé une petite serviette et des couverts tout rikiki.
« Ne t’en fais pas mon petit Michel, dit-il. Moi non plus, je n’approuve pas un
tel désordre. C’est du n’importe quoi, toutes ces dents ! »
Et tout d’un coup – clac ! – il piqua la
dent de Michel avec sa fourchette, en prit un petit morceau et se mit à le mâchouiller.
« Aïe ! poussa un cri Michel. Ça fait mal ! »
« Exact ! confirme le microbe tranquillement.
Tout ça, ça me fait mal au coeur : voir comment souffre mon meilleur ami,
mon Mimiche ! C’est puisque t’en a plein, de ces horribles dents ! Mais tu
verras, une fois qu’on s’en débarrasse, tu n’auras plus aucun mal ! Allez,
Mikhaïl, ta santé ! »
Et sur ces mots le vilain microbe lève sa
fourchette et la plante de nouveau dans la dent.
Ainsi il se mit à dévorer la dent de Michou
en se servant d’une fourchette et d’un couteau et en s’essuyant la bouche avec
une serviette comme une personne tout à fait du beau monde.
Michel essaya de l’attraper, mais le
microbe se montra très adroit en se cachant sous la langue de Michel, puis
derrière ses dents du bas. Ensuite il s’agrippa sur le molaire du haut et ses
pieds visqueux pendirent en laissant clairement voir ses griffes pointues avec
lesquelles il s’accrochait aux dents.
Michel examina sa dent dans le miroir et
il se rendit compte qu’il y avait déjà apparu un bon trou. Bien grand et bien
noir. C’est là où notre Michel comprit que le microbe ne plaisantait pas et
qu’il fut tout à fait capable de bouffer toutes ses dents !
Michel s’imagina alors avec une bouche toute
démeublée, comme celle de la vieille voisine, madame Appolinaria. Une telle
perspective l’horrifia.
Il fallait agir. En un clin d’œil Michou
attrapa sa brosse et se précipita à brosser ces dents ardemment. Il eut si peur
que le microbe tienne sa promesse qu’au début il oublia même de mettre de la
dentifrice sur sa brosse. Quand il s’en rendit compte, il prit le tube de
dentifrice dans ses mains, mais c’était trop tard car il l’avait vidé dans le
lavabo dix minutes avant.
Soit, Michel attrapa un flacon de liquide
bleu avec lequel papa et maman se rinçaient la bouche.
Aussitôt, le microbe se mit à lui crier
dessus :
« Mais ça ne tourne pas rond chez toi ! Tu
as décidé de me tuer ! Je risque de me noyer comme ça ! »
« C’est bien fait pour toi ! Noie-toi
autant que tu veux ! » gronda Michel et continua de rincer sa bouche.
Cette fois-ci le microbe comprit que
Michel ne rigolait pas. Le vieux parasite essaya de l’amadouer. Il fit de gros
yeux :
« Mais qu’est-ce que t’as, mon petit
Michel ? C’était une blague ! Je voulais juste t’aider entre
amiiii-iii-i-iiiii-s !... »
Heureusement, en ce même moment Michel crachait
déjà le microbe dans le lavabo. Celui-ci essaya tant bien que mal de se sauver
et de s’en sortir du tourbillon d’eau. Trop tard ! Le microbe disparut
dans le conduit de canalisation. Vite, Michel ferma le trou avec le bouchon.
Faut-il rajouter qu’après cette histoire Michou
se mit à se laver les dents plus souvent. Presque tous les jours.
Par contre, il fut tout de même obligé
d’aller voir un dentiste. Pour reboucher le trou que le microbe avait réussi à
creuser dans sa dent.
Masha Chammas, 2009, 2015 (rédaction)
Vous pouvez également trouver les illustrations de ce conte sur mon autre blog:
http://cassisrouge.canalblog.com/archives/2015/03/19/31733731.html
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